Xia Huang, ambassadeur de la République populaire de Chine au Sénégal: « L’époque où l’Afrique avait un nombre limité de partenaires est complètement révolue

10 décembre 2013 09:32

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« La liste des projets à réaliser au Sénégal est longue. Vos analyses et vos articles constituent pour nous une source d’éclairage dans l’appréciation à réaliser tel ou tel projet en priorité ». L’ambassadeur de la République populaire de Chine au Sénégal, Son Excellence Xia Huang, considère le quotidien « Le Soleil » comme l’une des sources les plus importantes pour se faire une opinion sur le Sénégal où son pays a fait de nombreuses réalisations. Dans cette grande interview, il évoque des questions concernant le grand bond en avant réalisé par son pays durant ces 30 dernières années, l’espoir que la Chine nourrit pour l’Afrique ainsi que les ambitieux projets à financer dans le cadre d’une enveloppe de 20 milliards de dollars. D’autres questions comme l’autoroute Thiès-Touba, l’arène nationale et le différend des îles Diaoyu qui oppose la Chine au Japon ont été également abordées par l’ambassadeur Xia Huang.

L’Union européenne tente de faire redémarrer les Accords de partenariat économique (Ape). Pensez-vous que la Chine, par sa présence, fait peur et que l’Ue veut contourner cela en créant un espace économique ?

«Nos amis Africains ont besoin de tous les partenaires dans leurs efforts pour l’essor économique et social afin de réaliser ce rêve de l’émergence. Il y a les partenaires traditionnels comme l’Union européenne, de nouveaux partenaires comme les pays émergents. Chacun, de son côté doit essayer de jouer un rôle complémentaire pour avoir un objectif final, celui d’aider et d’accompagner les pays africains malgré leurs moyens limités. A ce sujet, la Chine ne se présente pas comme un bailleur de fonds. La Chine, dès les années 1960, a monté une coopération agissante, sincère avec le continent africain. Malgré ses moyens limités, elle a su apporter sa contribution à la libération de ce continent, et après, à son développement. A partir des années 80 à 90, cette coopération s’est prolongée avec une nouvelle connotation, c'est-à-dire faire en sorte que le rêve des Africains soit le même que celui des Chinois. Ce qui va se traduire par la prospérité économique qui permettra à leurs populations respectives de mener une vie décente et plus heureuse. La coopération entre la Chine et les pays africains s’inscrit dans le cadre de la solidarité Sud-Sud. C’est une coopération sous une forme nouvelle qui a pour objectif de donner un effet gagnant-gagnant et qui poursuit donc un objectif et un avantage mutuel. Si tous les partenaires adoptent la même approche de sincérité ou de solidarité à l’endroit des pays africains, ce continent aura une opportunité meilleure, une chance plus forte pour réaliser son rêve d’essor économique et social.

Pour le cas du Sénégal, il y a la construction du stade de l’Amitié (Léopold Sédar Senghor), le Grand théâtre national, la réhabilitation des stades régionaux et en Casamance. Il y a même un barrage fait par les Chinois. Depuis 2000, au moment où l’Afrique et la Chine faisaient face à un défi important, à savoir le développement économique, nous avons lancé, avec nos amis africains, un forum sur la coopération sino-africaine. Il a pour but d’approfondir la confiance politique mutuelle et de donner un cadre plus dynamique de coopération économique, commerciale sino-africaine. Aujourd’hui, on mesure parfaitement l’effet de tous ces efforts, parce qu’il y a plus de projets réalisés dans le cadre de l’aide publique au développement. Le volume des échanges commerciaux ne cesse d’augmenter. Ils permettent aux pays africains de dégager, chaque année, un excédent commercial important.

L’époque est complètement révolue où l’Afrique avait, devant elle, un nombre limité de partenaires. Dans le contexte de la mondialisation, le continent africain trouve devant lui plus d’opportunités. Et c’est un choix plus varié. Cela lui donne une marge plus importante et si tous les partenaires poursuivent cet objectif d’avantages mutuels, avec une approche de coopération gagnant-gagnant à l’endroit des pays africains, je pense qu’ils arriveraient à en tirer le meilleur profit».

En 2000, le volume des échanges entre l’Afrique et la Chine était de 10 milliards de dollars. En 2012, il est passé à presque 198 milliards de dollars. Certains disent que la Chine ne vient pas en Afrique dans un but philanthropique, mais est attirée par les matières premières. Y a-t-il réellement un équilibre dans les échanges entre les deux parties ?

«On pourrait jeter un regard rétrospectif sur le parcours que les Chinois ont fait au cours des 30 dernières années. Il y a 30 ans, la Chine avait lancé un large programme de réforme et d’ouverture sur l’extérieur. Avec cette réforme, la Chine s’est engagée dans une campagne d’industrialisation beaucoup plus vaste et plus profonde, depuis 1949, année où la République populaire de Chine a été proclamée. Tout au début, la Chine avait des moyens très limités, même si elle exportait, à l’époque, une grande quantité de charbon, de pétrole et d’autres matières premières. C’est grâce à ces exportations et emprunts que la Chine s’est donnée les moyens d’acheter du matériel industriel afin d’accélérer son processus d’industrialisation. Aujourd’hui, bon nombre de personnes disent que la Chine est l’usine du monde. C’est le résultat des efforts que les Chinois ont consenti depuis plus de 30 ans.

Effectivement, dans son développement, la Chine a besoin de beaucoup de ressources naturelles et surtout de ressources énergétiques. Mais, la Chine n’est pas un cas isolé. Parmi les pays émergents et industrialisés, existe-t-il un pays qui pourrait se passer du reste du monde pour se construire un avenir, pour faire tourner la machine économique dans n’importe quelle partie du monde, dans ce contexte de village planétaire où les pays sont toujours plus interdépendants et leurs besoins réciproques vont en croissant ? Pour le cas de la Chine et de l’Afrique, il est vrai que les exportations composées de matières premières et de matières énergétiques à destination de la Chine ne cessent d’augmenter, mais ce n’est qu’une partie des échanges commerciaux entre la Chine et l’Afrique. Et même en ce qui concerne les matières minières et énergétiques, il s’agit d’échanges commerciaux qui ne cessent de dégager des excédents en faveur de l’Afrique. C'est dire que les recettes tirées par les pays africains de ces échanges commerciaux, leur permettent de satisfaire leurs propres besoins et surtout de s’engager dans une voie d’industrialisation. En second lieu, la Chine a construit et elle continue toujours à construire sur ce continent. Les relations ne consistent pas uniquement à prendre. C’est une approche qui consiste à prendre et à donner en équivalent. C’est une pratique qui consiste à accompagner nos amis africains à réaliser leur propre développement.

Avant de venir ici au Sénégal, j’ai passé 3 ans au Niger, un pays riche en ressources naturelles. La mise en valeur de quelques variétés de ressources naturelles a déjà derrière elle des décennies d’histoires. C’est grâce à la coopération chinoise que le rêve pétrolier des Nigériens est devenu une réalité. Une raffinerie a été ouverte. Aujourd’hui, le Niger est devenu autonome en brut et en produits raffinés. Cette raffinerie dégage un excédent de production et donne au Niger la possibilité d’exporter une grande partie de la production vers les pays voisins. Pour la première fois, l’Etat nigérien a fait un collectif budgétaire avec plus de recettes. C’est donc un rééquilibrage vers le haut. Le Niger n’est pas l’unique exemple. La même histoire se passe au Soudan, en Angola et dans d’autres pays. Entre la Chine et l’Afrique, c’est une coopération sincère, concrète et substantielle.

Et je dois souligner que les échanges commerciaux ne constituent qu’un volet des relations sino-africaines. Les relations politiques et l’aide public au développement ont une place et un poids plus importants. La coopération chinoise couvrait, dès les années 1960, tout le continent africain, et les pays faiblement dotés par la nature en ont largement bénéficié et en bénéficieront toujours davantage. C’est le cas du Sénégal».

La Chine se focalise sur l’extraction des ressources naturelles, les télécommunications, les infrastructures… Elle implante aussi des usines un peu partout en Afrique comme au Kenya. A quand une usine au Sénégal ?

«A part les volets que j’ai évoqués plus haut sur notre coopération, il y a l’agriculture, la santé… Tous ces secteurs sont étroitement liés au développement économique et social de ce pays. C’est dire que la Chine ne s’est pas focalisée uniquement sur la mise en valeur de ressources minières et énergétiques. Il s’agit d’une coopération multidimensionnelle qui a pour souci d’accompagner les pays africains dans leurs efforts de développement économique et social.

En ce qui concerne l’industrialisation, dans le cas du Sénégal, nous sommes prêts à monter des projets. Pour y parvenir, nous devons compter sur les efforts des 2 côtés. Il faut que les chefs d’entreprise et les hommes d’affaires des 2 côtés puissent travailler en synergie. Dans ce cadre, il y a des efforts à faire pour se donner un meilleur environnement d’investissement. Il faut savoir dans quelle mesure on pourrait prévoir des dispositifs préférentiels pour accompagner le lancement des activités. Car, quel que soit le secteur, pour accompagner une industrie, il faut qu’il y ait des dispositifs politiques différenciés. A mon avis, il y a plusieurs secteurs dans lesquels on peut faire des essais. Pour le secteur de l’arachide, par exemple, la Chine est un grand demandeur d’oléagineux. Pourquoi ne pas envisager une coopération touchant, en amont, l’amélioration et la sélection des semences, une agriculture moderne qui donne un meilleur rendement, et en aval, faire de la transformation d’arachide pour laisser plus de valeur ajoutée dans le pays. Dans le cadre du forum sino-africain, l’une des deux banques d’orientation politique chinoise, la Banque de développement de Chine, a créé, en son sein, une Fondation de coopération sino-africaine. Une mission de cette Fondation a séjourné récemment à Dakar et ses membres ont parlé de beaucoup de projets, dont l’arachide, avec leurs interlocuteurs. Avant cette mission, ’Eximbank, une autre institution financière d’orientation politique chinoise, avait aussi envoyé une mission au Sénégal. Les émissaires de celle-ci avaient également parlé de nombreux projets dont la question du financement de l’autoroute Thiès-Touba. Aussi, les transporteurs routiers attendent, avec impatience, le renouvellement du parc des poids lourds. Comment faire venir des camions poids lourds chinois et monter sur place un service après vente pour la maintenance, l’entretien et la réparation, jusqu’à la réalisation d’un projet de montage avec des pièces détachées ? Dans tous les pays où les sociétés chinoises se sont implantées, il y a, au début, un projet de montage. Il existe donc beaucoup de pistes de coopération. A ce sujet, nous sommes prêts à faire des recherches avec le Sénégal, à identifier les projets et passer à des actions concrètes. D’ailleurs, je vous informe que la plus grande entreprise de pêche en Chine a monté un joint-venture au Sénégal. Depuis des dizaines d’années, la pêche se fait dans les eaux maritimes sénégalaises, les produits sont transformés localement et transportés vers l’Europe. Les Chinois sont discrets. Ce n’est pas un peuple qui aime la fanfaronnade. Car, on se dit toujours que l’action vaut beaucoup mieux qu’une parole creuse. La Chine est prête à accompagner le Sénégal à réaliser son rêve d’industrialisation. Les grands bâtiments réalisés dans le cadre de notre coopération bilatérale donnent déjà une illustration de notre efficacité».

«A ce stade, l’arène de lutte est un dossier en étude, et la Chine a donné son accord formel pour réaliser le projet. Un plan de financement est déjà arrêté. Chaque année, l’Etat chinois prévoit une enveloppe pour financer les projets en cours et des projets à retenir par les deux parties. L’arène de lutte se trouve déjà sur cette liste d’attente des projets et en toute priorité. Aujourd’hui, il est temps pour les deux parties de faire tout le nécessaire pour reprendre tous les travaux du Musée des civilisations noires. En ce qui concerne l’arène nationale, une mission d’études techniques a déjà séjourné à Dakar en juillet. Les premières études sont en cours».

«Beaucoup de choses ont été faites en sport. Principalement avec le tennis de table, les arts martiaux, etc. Pour nous, le basket est une piste de travail. Avec l’accord du ministère sénégalais des Sports, ce serait probablement un domaine dans lequel les deux parties pourraient monter une coopération».

«Le mot lenteur aurait une connotation péjorative. L’administration a ses règles, que ce soit du côté de l’administration sénégalaise ou celle de la Chine. Il y a des formalités et des règles à respecter. Quand il s’agit d’une coopération intergouvernementale, il y a toujours un immense travail administratif à faire. L’idéal, c’est que des deux côtés, les deux administrations compétentes puissent travailler en synergie pour essayer de simplifier les choses. C’est ce que j’ai essayé de faire avec tous les départements ministériels compétents. J’ai essayé de monter un mécanisme de coordination avec votre nouvel ambassadeur à Pékin avant son départ. Je pense que grâce aux efforts conjugués de part et d’autre, on arrivera à une formule plus simplifiée pour faciliter les choses et rendre plus productive, plus efficace et plus efficiente notre coopération pour qu’elle donne des résultats plus probants, plus substantiels. Parmi les grandes orientations de Son Excellence, le président Macky Sall, il y a la bonne gouvernance. Depuis son accession à la magistrature suprême, l’Etat sénégalais a fait un effort louable dans la consolidation de l’Etat de droit et pour une meilleure gouvernance. Ces efforts nous permettront de travailler dans un environnement toujours plus favorable. Cela nous donnerait plus de facilité pour faire avancer notre coopération ainsi que les différents projets».

L’autoroute Thiès-Touba soulève une grande polémique. On parle même d’un marché de gré à gré avec une entreprise chinoise chargée des travaux. Qu’en est-il réellement ?

«Des bruits circulent sur cette approche de gré à gré, mais ce que je peux dire, c’est que tant que les règles juridiques et réglementaires sont respectées, je ne vois pas pourquoi on conteste la validité de cette approche».

«C’est un contrat Ppp, mais dans le montage de ce projet, le Sénégal a besoin d’une expérience technique qualifiée. L’idée consiste à utiliser des moyens financiers d’aide publique au développement mis, par l’Etat chinois, à la disposition des Etats africains pour financer un tel projet. Mais, dans la préparation du dossier, vous avez besoin d’une expérience technique. L’entreprise chinoise est la plus grande structure de notre pays spécialisée en ponts et chaussées. Elle a ses réalisations en Chine et partout dans le monde. Je me demande pourquoi on conteste cette approche».

«Je pense que l’Etat sénégalais a, jusqu’ici, fait les formalités nécessaires en respectant les attributions en tenant compte des prérogatives de ces deux instances de régulation. Dans la mesure où toutes les règles juridiques et règlementaires ont été respectées, je me demande pourquoi on dirait que les règles sont bafouées. Depuis le lancement du forum sino-africain en 2000, l’Etat chinois ne cesse de faire des efforts toujours plus importants pour booster la coopération sino-africaine. C’est au cours de la 5ème Conférence ministérielle de ce forum qui a eu lieu en juillet 2012 que le chef de l’Etat chinois a promis de mettre à la disposition des pays africains une enveloppe de 20 milliards de dollars US sous forme de prêts préférentiels. Aujourd’hui, les autorités chinoises compétentes ont déjà décaissé une bonne partie de cette enveloppe. Du côté de l’ambassade de Chine à Dakar, nous espérons que le Sénégal ne va pas rater le coche et va bénéficier d’une bonne partie de cette enveloppe. Il faut donc aller vite».

Source: lesoleil.sn

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