Un grand voyage aux sources de la révolution numérique

11 décembre 2014 23:00

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Un grand voyage aux sources de la révolution numérique

Des premiers calculateurs aux promesses de l'intelligence artificielle, l'auteur de « Steve Jobs » retrace cent cinquante ans d'histoire de l'informatique.

Trois ans après une biographie de Steve Jobs qui l'a rendu mondialement célèbre, Walter Isaacson revient en librairie avec une approche radicalement différente. Plutôt que de raconter en détail la vie d'une personnalité, comme il l'avait déjà fait pour Alfred Einstein, Benjamin Franklin ou le fondateur d'Apple, l'essayiste américain a cette fois choisi d'évoquer l'ensemble des hommes dont les innovations ont donné naissance à la révolution numérique. Sorti fin octobre aux Etats-Unis (*), « The Innovators » est un passionnant livre d'histoire qui se concentre sur une dizaine de grandes avancées successives (l'ordinateur, le microprocesseur, le transistor, la programmation, Internet, le Web…) et surtout sur les équipes qui en sont à l'origine.

Loin de l'image d'Epinal de l'inventeur génial et solitaire, Isaacson estime en effet que l'innovation est avant tout un sport d'équipe : « La plupart des inventions de l'ère numérique ont été conçues collectivement. Elles impliquaient beaucoup de personnages fascinants, certains très ingénieux et d'autres carrément géniaux. » Pour lui, la révolution numérique ne peut se concevoir qu'en termes de collaboration : entre des artistes et des scientifiques, entre des ingénieurs et des chercheurs issus de grandes universités, entre des militaires et des civils, et même entre l'homme et l'ordinateur.

Sport collectif, l'innovation numérique est aussi un domaine essentiellement masculin. De l'Eniac (un des premiers calculateurs numériques américains) à l'IBM PC, des Bell Labs (le laboratoire de recherche d'ATT, fondé en 1925 près de New York) à Google ou Wikipedia, les protagonistes sont quasi exclusivement des hommes. Avec malice, le livre s'ouvre et se referme pourtant sur une figure féminine : Ada Lovelace, née en 1815, fille du poète britannique lord Byron. Passionnée d'art autant que de mathématiques, fascinée par les métiers à tisser Jacquard et par les inventions de son mentor Charles Babbage, la comtesse de Lovelace est restée dans l'histoire pour avoir rédigé le premier algorithme conçu pour être exécuté par une machine, posant les bases de l'informatique un siècle avant l'invention des premiers ordinateurs !

Il faudra en effet attendre la veille de la Seconde Guerre mondiale pour que des progrès théoriques (dans le calcul et la logique), mais surtout techniques (les tubes à vide utilisés par l'industrie naissante de la radio) convergent et donnent naissance à la science informatique. « Alors que les nations commençaient à s'armer pour le conflit à venir, il devenait clair que la puissance de calcul serait aussi importante que la puissance de feu », écrit Isaacson. Venus de Harvard, du MIT ou des Bell Labs, les pères de l'informatique modernes (Vannevar Bush, Claude Shannon, Howard Aiken…) cherchaient à améliorer le calcul des trajectoires de missiles ou à simuler le fonctionnement de la bombe à hydrogène. En Allemagne, Konrad Zuse construisait un des premiers ordinateurs programmables, le Z3, qui fut détruit dans les bombardements de Berlin. Près de Londres, Alan Turing et l'équipe de l'école de décryptage de Bletchley Park construisaient le Colossus, une machine de 2.400 lampes pour casser le code Enigma des nazis. Le premier modèle, achevé le 1er juin 1944, aidera Eisenhower à préparer le Débarquement. Après la guerre, le « complexe militaro-industrio-académique » américain subsistera et sera à l'origine du réseau Arpanet, l'ancêtre d'Internet.

Cependant, note Walter Isaacson, « l'invention de l'ordinateur ne lança pas immédiatement une révolution. Parce qu'ils avaient besoin d'une grande quantité de lampes à vide coûteuses et fragiles, les premiers ordinateurs étaient des mastodontes coûteux que seules les armées, les grandes entreprises et les universités pouvaient s'offrir ». C'est une équipe des Bell Labs, menée par William Shockley, qui mit au point l'étape suivante : le transistor. Et c'est sur un conflit avec son équipe que Shockley partit en 1954 monter une entreprise en Californie dans sa ville natale, Palo Alto. Parmi les premiers employés figuraient Robert Noyce et Gordon Moore, qui développèrent peu après une version améliorée du transistor : le microprocesseur. Leur invention allait donner naissance à Intel et transformer une région connue jusque là pour ses vergers en symbole d'innovation mondiale, sous le nom de « Silicon Valley ».

C'est là, entre contre-culture post-hippie, universités de prestige (Stanford et Berkeley) et capital-risqueurs fortunés que débutera la révolution de l'ordinateur personnel, avec les recherches du Xerox Parc de Palo Alto, qui inspireront Apple et Microsoft. C'est là aussi que naîtra le nouveau géant du monde numérique, Google, fruit de la collaboration entre deux étudiants, Larry Page et Sergey Brin. Et demain ? Au terme de son voyage aux sources du numérique, Walter Isaacson revient - sans y répondre - à une question qui passionna Ada Lovelace, Alan Turing et la plupart des pères fondateurs de l'informatique moderne : l'ordinateur pourra-t-il un jour être aussi intelligent que l'homme ?

(*) La version française de cet ouvrage doit paraître en octobre 2015 chez JC Lattès.

Source: lesechos.fr

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