Podemos, le parti qui bouscule la politique espagnole

10 décembre 2014 23:00

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En quelques mois à peine, la formation issue du mouvement des « Indignés » s'est invitée sur la scène politique espagnole. Au point de devancer les deux partis traditionnels dans les sondages. Et de se poser, à gauche, en alternative au Parti socialiste.

Le document était attendu par ses sympathisants autant que par ses détracteurs. Le nouveau parti espagnol Podemos, « Nous pouvons », a présenté il y a tout juste deux semaines une ébauche de programme économique. La formation de gauche, née en janvier dernier et qui a fait sensation aux dernières élections européennes, entretenait, en effet, le mystère sur ses idées pour redresser l'économie du pays. Ce qui prêtait le flanc aux critiques d'amateurisme, voire aux accusations de conspiration bolivarienne… 35 heures, retraite à 65 ans… A l'arrivée, rien que de très banal. En fait, comme le dit son leader, Pablo Iglesias, Podemos a juste présenté un programme « social-démocrate ». « L'immense majorité des propositions […] existent déjà dans d'autres pays, ou ont été défendues par des organismes internationaux, comme […] le Fonds monétaire international lui-même », expliquent d'ailleurs les économistes auteurs du document, Vicenç Navarro et Juan Torres.

Alors pourquoi l'establishment espagnol - la « caste », pour reprendre les mots de Podemos -, tremble-t-il face à ce petit parti ? En raison de son ascension fulgurante.

Il n'a, en effet, été créé qu'en janvier dernier par un groupe de professeurs de l'université Complutense de Madrid. Quatre mois plus tard, il obtenait pas moins de 7,9 % des voix aux élections européennes et cinq sièges au Parlement européen. Son programme, très marqué à gauche, témoignait alors de ses liens avec des formations antilibérales, comme le parti Gauche anticapitaliste. Podemos y proposait par exemple de ne pas payer la partie « illégitime » de la dette publique.

Du jour au lendemain, ou presque, Podemos se retrouve donc au centre de l'attention : la presse dissèque la formation et le passé de ses fondateurs, les partis traditionnels dénigrent ce parti « populiste », ce parti « nouveau avec de vieilles idées », résume le Parti populaire (PP) (droite, au pouvoir). Certains de ses détracteurs agitent le spectre d'une « cubanisation » du pays, plusieurs des fondateurs du parti ayant été autrefois consultants auprès du régime d'Hugo Chavez au Venezuela. Jusque-là, ces critiques n'ont eu aucun effet. Ces dernières semaines, la formation était même en tête des intentions de vote dans plusieurs sondages. Dix mois après sa fondation, Podemos est donc en train de faire voler en éclats le traditionnel bipartisme espagnol. « C'est la première fois, depuis 1982, que, dans une enquête d'opinion, un parti qui n'est ni le PP ni le PSOE sort premier en intentions de vote », constate José Pablo Ferrandiz, vice-président de l'institut de sondage Metroscopia. Une enquête parue dimanche a néanmoins replacé Podemos (25 % des intentions de vote) derrière le Psoe (27,7 %). Il se peut que le parti paie les doutes qui pèsent sur l'un de ses fondateurs, l'universitaire Iñigo Errejón, suspendu préventivement de son poste de chercheur dans un laboratoire dirigé par un autre membre de Podemos, au sein de l'université de Malaga, pour non-respect de ses obligations contractuelles.

Quoi qu'il en soit, l'essor de Podemos commence aussi à inquiéter les investisseurs, qui pointent le risque de retour en arrière après les tentatives de réformes et les efforts d'austérité réalisés depuis 2010. « Podemos a de grandes chances de devenir la nouvelle gauche en Espagne, et une gauche beaucoup plus militante, populiste et anti-allemande », avertit l'analyste financier Nicholas Spiro, sur le site Internet de CNBC.

Mais ces avertissements ne pèsent pas lourd face à l'énorme discrédit de la « caste ». Après six ans de crise, les Espagnols sont usés par les coupes budgétaires et écoeurés par les scandales de corruption à répétition. Ce mécontentement alimente le fonds de commerce de Podemos, qui « offre un récit simple de la situation, autour de deux axes : celui de la vieille politique face à la nouvelle, et celui de la "caste" par opposition aux "vrais gens" », analyse le politologue Fernando Vallespín. Une théorie qui permet à Podemos de se placer au-dessus du clivage gauche-droite. « Les électeurs de Podemos ne s'intéressent pas à la division gauche-droite, mais à celle qui existe entre ceux d'en haut et ceux d'en bas, entre les gagnants de la crise et les perdants » explique le politologue Andrés Ortega. Cette vision dichotomique du monde est parfaitement illustrée par un récent hashtag du parti, #suodionuestrasonrisa (« leur haine, notre sourire »), qui a fait fureur sur les réseaux sociaux.

Pour porter son message, Podemos compte sur le charisme de son leader, Pablo Iglesias, professeur de science politique âgé de trente-six ans, à l'allure décontractée, mais, surtout, fin stratège en communication. Il s'est fait connaître en créant sa propre émission sur une chaîne de télévision locale madrilène, puis en fréquentant les plateaux des grandes chaînes dans ces débats tournant à la foire d'empoigne, dont les Espagnols sont si friands. Les membres de Podemos s'y imposent grâce à leur rhétorique bien huilée et à leur franc-parler, qui ne les empêche pas de rester toujours posés et polis. Ils sont par ailleurs très actifs sur les réseaux sociaux. Mais Podemos n'est pas seulement un parti contestataire rompu à l'art de la communication. C'est surtout l'héritier des mouvements sociaux et plates-formes citoyennes, comme les Indignés de mai 2011, qui ont essaimé pendant la crise. « Podemos est parvenu à canaliser ces énergies vers une option politique concrète », estime Fernando Vallespín.

Cet héritage explique la structure résolument participative du parti, qui répond aux attentes des Espagnols, désireux de s'emparer du débat politique. Les 265.000 adhérents de Podemos ne paient pas de cotisation au parti, qui se finance, pour l'instant, via le « crowdfunding ». Ils se réunissent en groupes géographiques ou sectoriels, les « cercles », organisés partout en Espagne, en toute autonomie. D'après « El País », le parti compterait plus de 1.000 groupes de ce type actuellement. « A l'origine, nous étions quelques membres de plusieurs associations du quartier, qui avons décidé de fonder un cercle », raconte un des fondateurs du groupe d'Hortaleza, qui totalise aujourd'hui plus de 200 membres, au nord-est de Madrid.

Au sein de ces cercles, comme au niveau national, Podemos exploite tous les outils du numérique, depuis les groupes Google+, en passant par les applications de vote ou de débat en ligne. Un soir de novembre, un membre de l'assemblée du cercle d'Hortaleza a amené sa tablette pour que ceux qui n'ont pas accès à Internet puissent voter aux élections des organes centraux du parti. Les instruments numériques correspondent bien à la philosophie participative du groupe. Grâce à eux, « les cercles et les gens [sont] les principaux promoteurs des initiatives, débats et consultations citoyennes qui définiront l'action de Podemos », pouvait-on lire dans le document de candidature de Pablo Iglesias et de son équipe aux organes centraux de Podemos.

Une façon de répondre à ceux qui ont vu dans la nouvelle organisation centralisée du parti, qui compte désormais à sa tête un secrétaire général et un « conseil citoyen » de 81 membres, une première trahison au principe fondateur du parti. Pour Iglesias, élu à 97% secrétaire général par les 107.500 votants, cette organisation doit servir à prendre des décisions tout en maintenant le socle participatif. Certains doutent qu'un parti structuré de bas en haut résiste à l'épreuve du pouvoir. D'autres, comme Andrés Ortega, considèrent au contraire que Podemos, à travers ses cercles, a adopté une « structure d'inspiration léniniste qui peut être très efficace ».

Quoi qu'il en soit, « ce système permet à Podemos de savoir concrètement quels sont les vrais problèmes des quartiers. Les autres partis ont perdu cette connexion », estime Fernando Vallespín. Pour Andrés Ortega, ce modèle politique participatif va s'imposer : « Le parti qui n'entrera pas dans cette logique tombera dans l'insignifiance. » Le PSOE, que Podemos aspire à détrôner à gauche, a déjà commencé à réagir. Une obligation, si l'on en croit l'économiste Juan Ignacio Crespo : « Le PSOE doit se réinventer sous peine de voir Podemos devenir le représentant de la social-démocratie en Espagne. » Après la défaite aux européennes face au PP, les socialistes ont élu un nouveau secrétaire général, Pedro Sánchez. Lequel se rend sur le terrain, abuse de Twitter et, surtout, vient de lancer un site de débat et d'élaboration participative du programme électoral du parti… La droite elle-même commence à bouger. Le Premier ministre, Mariano Rajoy, veut ainsi obliger les partis à faire participer leurs militants à l'élection de leurs organes de direction. Toute une révolution pour la formation qu'il préside, le PP, très centralisée.

Les partis traditionnels s'adaptent donc à ce nouveau concurrent. Et ce, même si le succès dans les sondages ne garantit pas celui des urnes. « A l'heure de vérité, de glisser le bulletin dans l'urne, les Espagnols préféreront sans doute des options moins aventureuses », pense Fernando Vallespín. Pablo Iglesias, qui vise les législatives de fin 2015, a pourtant prévenu : il veut gagner. Les fondateurs de Podemos, pragmatiques, mettent donc de l'eau dans leur vin, comme en témoigne leur ébauche de programme économique : il n'est plus question de décote de la dette, mais de restructuration négociée, et le modèle à suivre est devenu celui de l'Europe du Nord, bien loin du Venezuela de Nicolas Maduro. Les analystes considèrent néanmoins que Podemos pourra, au mieux, participer à une coalition… si le Psoe ne lui préfère pas le PP ! En attendant, la formation d'Iglesias pourrait se faire la main dans les régions et les villes, après les élections régionales et municipales (elle ne participera pas à ces dernières en son nom propre) de mai 2015. Nul doute que la mise en pratique de son modèle politique alternatif sera suivie avec le plus grand intérêt.

Source: lesechos.fr

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