Opération vérité à La Havane

2 décembre 2014 23:00

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Opération vérité à La Havane

Y a d'la rumba dans l'air ! Normal, nous sommes à La Havane. Sur la terrasse, au sommet d'un immeuble dominant la mer, ce sont des retrouvailles joyeuses. On fête le retour d'Amadeo après seize ans d'exil à Madrid. Ecrivain talentueux, il a profité d'un voyage en Espagne pour disparaître des écrans radar castristes, abandonnant à Cuba la femme aimée. Ses amis n'ont jamais compris pourquoi il avait fait ce choix brutal. En Espagne, il n'a pas écrit une ligne. Il n'est même pas revenu quand sa compagne mourait d'un cancer. Tania, la seule femme du groupe, est médecin ; elle n'a pas abdiqué ses idéaux, mais elle tire le diable par la queue. Ses clients la paient en nature, d'un poulet ou d'un paquet de sucre. Rafa a rêvé d'une carrière internationale de peintre, dans la lignée de Tapies ou de Barcelo. Mais, à cause de sa grande gueule, toutes les portes de la nomenklatura culturelle se sont refermées devant lui. Il est aujourd'hui contraint de vivre en peignant des tableaux pour les touristes. Aldo, le seul Noir de la bande, a un diplôme d'ingénieur, mais il vivote en trafiquant des batteries de voiture dont l'acide lui ronge les mains. Seul Eddy, qui a accepté de se compromettre avec le pouvoir, a réussi. C'est lui qui apporte le whisky. Au début, les cinq ont cru au mirage du communisme à la cubaine. Mais, à partir de 1992, ils ont subi de plein fouet la « période spéciale » décrétée par Castro, synonyme de famine, de privations et de durcissement politique.

Laurent Cantet, palme d'or du Festival de Cannes en 2008 pour « Entre les murs », s'est associé pour le scénario au romancier cubain Leonardo Padura, l'auteur d'« Electre à La Havane ». Au cours de la nuit, sur cette terrasse, Tania, Rafa, Amadeo, Eddy, une fois passées les effusions, ressassent leurs illusions, leurs échecs, leurs déceptions. Ils se chicanent, se charrient, mais le ton monte et des vérités jamais révélées font surface. C'est violent, acide, cruel, douloureux, mais drôle, chaleureux, amical et généreux aussi. La règle des trois unités, de temps, de lieu et d'action, est respectée ; c'est beau comme l'antique. On s'en souvient : de retour à Ithaque, Ulysse n'avait pas fait dans le détail.

Source: lesechos.fr

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