L'impossible monsieur Turner

2 décembre 2014 23:00

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L'impossible monsieur Turner

Mike Leigh retrace la vie du génial et insupportable William Turner. Prix d'interprétation à Cannes pour Timothy Spall. Mérité.

Joseph Mallord William Turner était ronchon, misanthrope, égoïste, mystificateur, exaspérant. Assuré de son génie, il n'hésitait pas à provoquer ses confrères. Un jour qu'il observe un de ses paysages, nimbé de brouillard, accroché dans un Salon de la Royal Academy of Art, il saisit un pinceau et applique au beau milieu de la toile une tache de rouge. L'assistance se récrie, ricane. Il laisse dire quelques minutes. Puis d'un coup de pouce transforme la tache rouge en un soleil s'enfonçant dans les nuages. Sublime, forcément sublime.

Turner est un artiste de génie et un homme complexe. Le grognement est sa forme de commentaire favorite. Ses rapports avec les femmes sont au-delà du compliqué. Divorcé, il entretient une relation sexuelle muette avec sa servante, Dorothy, en admiration devant le grand homme mais un peu simplette.

Effondré par la mort de son père, un ancien maître barbier qui lui broie ses pigments et lui tend ses toiles, il se lance à corps perdu dans son oeuvre, arpentant les bords de mer pour ses marines. Il ira jusqu'à se faire attacher au mât d'un navire pour mieux vivre une tempête de l'intérieur.

Obsédé par la lumière et les couleurs, il s'intéresse de moins en moins au motif et de plus en plus aux effets du soleil, de la pluie, des nuages et du brouillard. Il se passionne pour la physique optique et observe avec intérêt et angoisse les débuts de la photographie.

Au hasard de ses pérégrinations, il se présente souvent sous un faux nom, indiquant comme profession « maître greffier ». C'est protégé par ce mensonge qu'il trouve réconfort auprès de Mrs Booth, la veuve d'un marin du Kent, avec qui il passera la fin de sa vie sous le nom de Mr. Booth.

Son génie est reconnu par quelques uns, mais il est vilipendé par d'autres. Les peintres classiques comme Constable l'abominent. La reine d'Angleterre le déteste et le fait savoir. Peu rancunier, il léguera toute son oeuvre au Royaume, refusant les offres mirifiques de mécènes, comme celle du richissime fabricant de plumes Gillot qui propose de lui acheter toutes ses toiles en bloc.

Mike Leigh, palme d'or à Cannes pour « Secrets et Mensonges » en 1996, s'est lancé dans une longue évocation du peintre : deux heures vingt-neuf minutes qui passent à la vitesse de l'un de ces éclairs qui zèbrent ses toiles d'orage. L'acteur Timothy Spall, qui jouait déjà dans « Secrets et Mensonges » (mais aussi dans la série des « Harry Potter »), donne de John Mallord William une composition saisissante. qui lui valut le prix d'interprétation masculine à Cannes. Autour de lui, Mike Leigh compose une galerie de portraits chaleureux, drolatiques ou tragiques. Et brosse le tableau d'une société désarçonnée par un génie.

Source: lesechos.fr

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