Comment Internet aide les Français à supporter la crise

1 décembre 2014 13:57

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Comment Internet aide les Français à supporter la crise

Une déflation peut en cacher une autre. Si les Français acceptent la stagnation des revenus, c’est parce qu’ils réorganisent leur consommation, pour faire baisser le coût de leur vie. Un défi monétaire... et politique.

Le spectre de la déflation hante la planète. Prix à la consommation en hausse d’à peine 0,3% en un an dans la zone euro, taux d’intérêt à moins de 1% en France ou en Allemagne, prix du pétrole au plus bas depuis cinq ans, pic des recherches du mot « déflation » sur Google… Tout se passe comme si le rouleau compresseur budgétaire activé depuis la tornade financière de 2008 (des dizaines de points de PIB dans nombre de pays) avait étalé le monstre de la déflation au lieu de la tuer. La pression à la baisse est d’autant plus forte que la Chine a recommencé à exporter de la baisse des prix, comme dans les années 1990. En Europe comme au Japon, les banquiers centraux tentent de lutter contre le mot en « D » sans avoir pour l’instant trouvé un moyen efficace d’y parvenir.

Cette déflation-là est bien visible. Et elle est bien nuisible. Elle incite les acheteurs à dépenser plus tard en espérant payer moins cher. Elle accroît le fardeau de la dette pour les particuliers, les entreprises et les Etats qui se sont endettés. Mais il y a aussi sans doute une autre déflation à l’œuvre dans l’économie mondiale. Une déflation invisible mais précieuse, car elle donne de l’air à ceux dont les revenus baissent.

Cette déflation-là vient surtout des technologies de l’information – mais pas seulement. Elle se résume ainsi : on achète à la fois mieux et moins cher. Mieux ? C’est l’exemple déjà ancien du distributeur de billets, qui permet de ne plus faire la queue pour retirer de l’argent. Oui, dans l’ancien temps, il fallait faire la queue pour retirer de l’argent ! Avec un guichetier absent pour cause de maladie, un autre mal embouché, deux petits vieux un peu durs à la comprenette dans la file des clients qui patientaient, une heure était vite perdue… Le distributeur est bien sûr comptabilisé dans les investissements des banques et la carte bancaire dans les dépenses des consommateurs. Mais le service rendu, les millions d’heures économisées chaque année, ne figure nulle part. L’essor d’Internet multiplie ces améliorations invisibles. Avec TripAdvisor, le voyageur sait désormais en quelques clics que le bel hôtel où il comptait réserver sa chambre est au bord de l’autoroute. Bien sûr, il aura dû prendre un peu de temps pour se familiariser avec ce site qui propose des avis de consommateurs. Un petit hôtel qualifié « de charme » en anglais peut s’avérer en français « vieillot ». Mais l’immense confort d’éviter aisément des hôtels pourris n’est recensé nulle part. Idem avec le commerce en ligne. En passant commande à 6h ou 23h, alors que les magasins sont fermés, chacun retrouve de la souplesse dans son emploi du temps, avec la certitude de trouver le livre ou le CD qu’il cherche. En faisant livrer à domicile les gros paquets qui justifiaient souvent la visite à l’hypermarché (bouteilles d’eau, couches, lessive), on peut plus facilement faire ses courses sans passer par la case « parking de grande surface ». Là encore, ce confort n’est compté nulle part…. sauf dans la baisse de fréquentation enregistrée par nombre de centres commerciaux.

Avec des revenus moins dynamiques, le consommateur cherche aussi à payer moins cher. Les achats de vêtements se concentrent de plus en plus dans les périodes de soldes. Comme le montre le fabuleux succès du site « Leboncoin.fr », les consommateurs sont de plus en plus enclins à acheter d’occasion, à condition de savoir ce qu’ils achètent – et de ne plus passer des journées à arpenter les brocantes et autre vide-greniers. Souvent décrits comme d’irréductibles individualistes, les Français sont prêts à partager leur voiture (BlablaCar), à louer leur perceuse (Zilok) ou leur auto (Drivy). Sous contrainte budgétaire, beaucoup redécouvrent les charmes du circuit court… qui court-circuite les multiples prélèvements sociaux et fiscaux. L’échange d’une heure de travail entre deux personnes, sans passer par une entreprise, suffit à diviser le prix par près de deux (ni cotisations ni TVA). Au grand dam du fisc.

Les statisticiens ont bien sûr cherché à évaluer les valeurs cachées. En travaillant sur l’environnement ou l’ordinateur, ils ont développé des trésors d’ingéniosité mathématique pour « révéler » ce que vaut une nature préservée ou une nouvelle fonctionnalité informatique, en calculant des « prix hédoniques ». Mais la vague numérique leur pose une foule de questions nouvelles. Il y a deux ans, Michael Mandel, l’économiste en chef du Progressive Policy Institute (un think tank de Washington, proche des démocrates), proposait de comptabiliser les données (« data ») au même titre que les produits et les services ! En réalité, nous ne savons plus très bien si les prix montent ou baissent. Pour être plus précis, les prix stagnent mais le coût de la vie diminue. C’est un formidable défi monétaire pour les banques centrales, dont la mission première est de maintenir la valeur de la monnaie. C’est aussi un défi politique. Car nous ne sommes pas égaux devant la révolution numérique. Les étudiants désargentés sont bien sûrs à la fois motivés et outillés pour accéder aux services moins chers comme Blablacar. Des millions d’hommes et de femmes préservent leur niveau de vie, voire l’accroissent, avec des revenus stagnants ou érodés. C’est sans doute l’une des explications du calme relatif avec lequel les populations encaissent la crise. Mais on peut aussi supposer que ceux qui profitent le plus de ce nouvel univers sont les foyers aisés, ceux qui surfent sur internet sans problème, réservent des chambres d’hôtels et font livrer à domicile. Pour l’instant, même le pape des chiffres sur les inégalités qu’est Thomas Piketty serait incapable de mesurer cette nouvelle injustice.

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Source: lesechos.fr

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