Hippocampe et Hypokhâgne

9 décembre 2014 23:00

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Hippocampe et Hypokhâgne

Quand la maman de Régis Fayette-Mikano est convoquée au lycée avec son fils, elle s'inquiète.

Quelle bêtise, encore ? En fait, c'est pour annoncer une bonne nouvelle : Régis est admis en hypokhâgne. En sortant du bureau, elle demande à son fils : « Qu'est-ce qu'elle me parle d'"hippocampe" ? » Il faut reconnaître qu'au Neuhof, la cité sud de Strasbourg, le nombre de dealers est supérieur à celui des khâgneux. Mais rares aussi sont ceux qui lisent « De Brevitate vitae » de Sénèque, tandis qu'autour on deale des barrettes de shit ou on vide un sac arraché à une petite vieille. Régis participe à ces coups peu glorieux, surtout pour ne pas se faire ostraciser. Mais il ne se drogue pas, contrairement à certains de ses potes qui finiront à la morgue. Lui va être sauvé par l'Education nationale, la littérature, le rap et le soufisme. Régis devient Abd al Malik. Après des années d'apprentissage - six albums avec les New African Poets -, il rencontre un foudroyant succès avec son album solo, « Gibraltar » (2006), dont le titre principal évoque la découverte par un jeune Français du « merveilleux Royaume du Maroc ». Une première Victoire de la musique, suivie de deux autres pour « Dante » et « Château-Rouge ». Chevalier des Arts et Lettres, il publie aussi des essais : « La guerre des banlieues n'aura pas lieu », « Le Dernier Français » ou « L'Islam au secours de la République ». Cette plongée dans le Neuhof est filmée en noir et blanc, comme « La Haine » de son ami Mathieu Kassovitz, qui l'a beaucoup poussé à porter lui-même à l'écran son autobiographie publiée en 2004. « Qu'Allah bénisse la France » raconte l'histoire édifiante d'un jeune homme, dont la mère est catholique, parti à la recherche de lui-même, qui s'est trouvé et qui aujourd'hui veut dire merci. Il a une force documentaire sidérante. Il est exceptionnel qu'un film montre les cités de l'intérieur avec un tel réalisme. Malgré le regard chaleureux et parfois drôle d'Abd al Malik, on reste un peu désemparé devant la violence dont il témoigne. Pour un Régis Fayette-Mikano, combien de délinquants en prison, de jeunes radicalisés, de morts par overdose ? Le discours, malgré quelques facilités et naïvetés dans la forme, est généreux. Il se veut porteur d'espoir, mais peine à convaincre.

Source: lesechos.fr

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